Je retrouve un article écrit en mai 1994 qui me paraît encore bien d'actualité. Les chiffres sont à changer, mais le fond me semble encore juste :

 

Il y a aujourd'hui près de 38 millions de Français qui ne travaillent pas. L'accord s'est fait entre les hommes et les femmes de notre société pour supprimer le travail des enfants, les éduquer, soigner les malades, mettre au repos les femmes enceintes, accorder un revenu aux personnes âgées sans qu'elles travaillent, et, assez récemment, pour garantir un appui financier à ceux qui cherchent un emploi... ou ont perdu toute chance sérieuse d'en trouver un !

Près de 38 millions ! Et la gorge se nouerait d'angoisse lorsque 1 million de chômeurs en excédent brutalisent la statistique et rendent certains taux mythiques trop élevés ?

Pourquoi ? Certainement pas par le poids économique représenté par ce million d'inactifs supplémentaire. Il y en avait déjà 37 millions la veille. Il surfit d'ailleurs de constater l'absence d'inquiétude économique ou sociale que ce fait entraîne, malgré certaines prises de position plus routinières ou politiques que réellement concernées. Seuls les comptables auraient quelques soucis ; ils ne sauraient pas déplacer 2,5% de ressources supplémentaires ? Plaisanterie.

Le chômage est économiquement supportable.

 

Mais alors d'où vient l'indiscutable malaise qu'il crée ?

 

Quelques pistes à explorer d'abord :

 

Alors existe-t-il une solution "classique" ? Une croissance de l'activité économique ? Il semble que le plein emploi et que l'expérience des 40 dernières années nous avait habitués à trouver normal, voire naturel, demande une croissance du PIB supérieure à 3% de façon récurrente ; est-ce possible et qui peut le promettre? Nous avons beaucoup espéré du développement des services, mais force est de constater qu'il apporte sa contribution au chômage actuel : 40% des demandeurs d'emploi proviennent du secteur des services. Et, de plus, avons-nous besoin de ce "plein emploi", si ce n'est pour éviter l'exclusion?

Mais, si nous n'en disposons pas nous-mêmes en France, peut-être nos voisins du monde riche ont-ils une solution qui a fait ses preuves ? Hélas, cet échec devant l'exclusion par le non-travail est général. On parle ici de millions de citoyens de ces pays, au demeurant fort éloquents sur l'excellence de leurs systèmes politiques, en dessous d'un seuil dit de pauvreté, en fait entrés dans la misère. On parle là de quartiers où l'on ne va plus...et d'écart croissant entre riches et pauvres. Tristes modèles...

 

Si donc les solutions "classiques" ne semblent pas fonctionner, ne faut-il pas s'interroger sur les axiomes sur lesquels elles s'appuient ?

 

Alors, acceptons de nous départir de nos certitudes pour réfléchir à une voie iconoclaste pour certains et immorale pour d'autres, car elle consiste à dissocier volontairement pour partie revenu et travail. Et comme il sied à une idée nouvelle, acceptons-en l'imperfection, non pour la rejeter sans appel, mais pour en débattre et tenter de répondre aux mille questions que son application ferait naître.

Offrons de la naissance à la mort à tous ceux, jeunes ou vieux, actifs ou oisifs, qui composent notre société une rente d'existence non imposable sans contrepartie autre que la citoyenneté, se substituant aux autres prestations comme allocations familiales, de maternité, de chômage, et peut être de retraite de base.

Un sain effroi nous saisit ; voilà l'encouragement absolu à la paresse ! Allons donc! Près de 38 millions en profitent déjà! Et rien n'est plus incertain que la qualité de la motivation au travail obtenue par des récompenses. Cette motivation, plus anglo-saxonne qu'autochtone fait souvent place à d'autres attentes du travail que sa simple rémunération, même "motivante". Bon, mais ne va-t-on pas provoquer un afflux de déshérités du monde entier pour profiter de cette manne? N'est-ce pas un des défis que nous avons à gérer en tout état de cause, quel que soit notre système de répartition?

Et puis qui va payer? Un calcul simple, basé sur une rente mensuelle d'existence de FRF 2000 par mois représente un besoin annuel de FRF 1400 milliards, soit 20% du PIB. Sait-on que les ressources existantes de notre système social permettent de distribuer, hors santé, FRF 900 milliards?

Cela ne prétend pas tout régler, bien entendu. La rente ne permet pas, à elle seule à un retraité ou à un handicapé de vivre ni peut être même de se loger ; il faudra, comme aujourd'hui, compléter, s'assurer, assurer.

Qui pense d'ailleurs qu'avec 20% du PIB nous réglions ce qui nécessite 100% pour l'être? Mais en revanche, rêvons un peu :

 

Partager n'est pas simple ; mais si quelque chose doit l'être, il semble nécessaire que ce soit le produit du travail et non le travail lui-même, car ce dernier est sans autre borne que notre temps, notre imagination et nos désirs. Seuls les hommes, par leurs règles, leurs craintes mutuelles, l'ont limité, l'ont enfermé. Qu'une vraie solidarité le libère!