Il fut, dans les années 80, très à la mode de louer le management japonais pour sa capacité à voir globalement les enjeux, à ne rien décider sans replacer la décision à prendre dans le contexte général, etc. Il suffit de voir où en est le Japon aujourd'hui pour comprendre que cette mode se soit discrètement effacée des publications innombrables et souvent stériles, sur le "bon" management. La vision globale aurait-elle des failles ?

 

Voir l'ensemble, le tout ?

Constatons l'engouement actuel pour des visions larges et englobantes, prônées par des esprits qui gagnent ainsi, du moins le pensent-ils, brillant et respectabilité. 
Oublions la vanité récurrente des religions, rarement réservées à des élus, qui ont en général une prétention à l'universalité, alors qu'elles sont un sous-produit de moeurs et de coutumes locales, sur un fond d'universalité, lui bien réel, de la matière humaine. 
Oublions aussi les idéologies politiques qui ont eu l'objet de "sauver le genre humain" et ont conduit leurs adeptes à la catastrophe.
Intéressons-nous un peu plus à une idéologie actuelle, globalisante, voulant elle aussi "sauver la planète" et dont les seuls résultats à ce jour sont des dépenses folles obtenues de dirigeants crédules tels les nôtres. Je veux parler de l'écologie politique dont le dogme de base, postchrétien, est le péché originel de l'homme moderne qui en croquant la pomme de son confort voile les cieux de gaz réchauffant. Rien n'a été prouvé ni, sans doute ne le sera jamais, même si on peut facilement admettre que, là comme ailleurs, l'excès est mauvais. Mais cette vision globale, large, voulant prendre tout en compte, révèle à la fois la complexité des phénomènes, notre connaissance incomplète des lois de la nature et la limite de nos moyens à appréhender des complexités de cette taille. Le résultat ? Il est hélas simple et bien connu : on prend ce qui est accessible et mesurable à un instant donné pour ce qui est essentiel à la description des phénomènes et on produit une épaisse diarrhée de modèles qui vous annoncent... en gros ce que vous attendez qu'ils annoncent. Quelle merveilleuse impuissance, sous couvert d'humanisme, de haute conscience et d'altruisme annoncés ! Permettez-moi d'y ajouter une naïveté crasse, beaucoup de paresse, une prétention messianique condamnable et une tentative de détournement de fonds et d'abus de position de faiblesse, celle de nos chefs politiques aux convictions molles qui se laissent berner. Cette affaire est une impasse et j'espère seulement que certains des travaux qu'elle aura initiés contribueront à augmenter un peu notre savoir. Pour le reste, Requiem in pace !
 
La vision globale ne conduit pas au savoir scientifique.
 
Ceci me conduit à une réflexion plus générale, peut-être plus philosophique, sur l'approche que nous avons du monde lorsque nous cherchons à le comprendre. Un préalable : La quasi-totalité du savoir scientifique vient d'Europe et du continent nord-américain qui en est issu. Et cela continue. L'Asie a fait une percée considérable en technologie, mais ne contribue que très modestement à l'avancée du savoir. Ne parlons pas des autres continents qui ont au mieux (je pense au monde arabe) servi de passeurs.
Pour faire bref, je crois à nouveau voir ici l'influence perturbatrice du mode de pensée globalisante qui s'efforce de tout prendre en compte dans son raisonnement. Chine et Japon sont de beaux exemples de ce mode de pensée, qui se traduit d'ailleurs dans la langue, dans l'écriture (les mots n'acquièrent de sens que par leur contexte), dans leur approche de l'art, etc. Cette approche globale a sans doute ses vertus dans l'organisation de la société, dans l'art et dans les rapports humains. Je pense en revanche qu'elle est un handicap dans l'acquisition du savoir et donc de la puissance. Ces pays l'ont payé par la domination européenne.
 
La révolution européenne du 17e siècle
Pourquoi en est-il ainsi ? Sans la révolution de la pensée européenne au 17e siècle, qui a consisté à essayer de comprendre les parties pour approcher le tout, nous en serions encore à expliquer le monde par l'acte d'un grand sorcier aux desseins insondables. Et nous aurions toujours 45 ans d'espérance de vie, dans les conditions peu reluisantes de cette, pas si lointaine, époque.
Un bel exemple est celui de Descartes, qui proposait "de diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux résoudre".
On peut penser, l'habitude aidant, que cette révolution est évidente, simple, automatique. Non, au contraire. Elle demande un effort, elle choque même. L'essentiel du monde, hors le nôtre, ne se rendra compte que fort lentement de la force de cette pensée analytique et gardera une belle nostalgie pour les excellentissimes vues globalisantes. 
Au fond cette attitude de défiance est a priori assez fondée et seule l'efficacité de l'approche par les parties la justifie :
 - Il est plus facile de se livrer à la généralité qu'à l'analyse.
 - Pourquoi la somme des "vérités" des parties s'inscrit-elle dans celle du tout ?
 - Le tout montre parfois des faits, liés aux relations entre les parties, qu'isolément, les parties ne peuvent pas atteindre.
 - A-t-on besoin de comprendre un détail quand c'est le tout qui est notre maître ?
 - N'est-il pas plus urgent, pour la conduite de notre vie, de comprendre tant bien que mal le tout plutôt que, bien, un morceau de ce tout qui nous conditionne ? Etc.
 
La puissance de la civilisation de l'analyse
 

Et pourtant, c'est cette découpe du monde pour en saisir bien les pièces, dans un désordre peu à peu élagué, qui a été à l'origine de la percée fulgurante du savoir en Europe et de tout le développement de la science, en particulier physique. Chaque domaine (mécanique, optique, magnétisme, etc.) a fait l'objet d'un travail spécifique approfondi, peu à peu unifié par l'écriture mathématique des lois déduites de ce travail. L'unité, le rassemblement ont suivi l'analyse propre à chaque discipline. Non l'inverse.
C'est bien cette extension prodigieuse du savoir qui est à l'origine du changement profond de notre civilisation et de sa puissance face à ceux qui ne procédaient pas de cette façon.
Reste à savoir si nous avons fait bon usage de cette découverte intellectuelle de la méthode analytique et si nous ne nous sommes pas un peu trop satisfaits de cette puissance au détriment de la recherche d'une vie heureuse. Les changements qui s'annoncent à ce sujet sont passionnants. Mais c'est un autre sujet.